NUMÉRO 7   Mai 2004  
 
   
 
 

 

Tête-à-têt

 

Entretien avec Rob Santos, d'Enfants en santé Manitoba et membre du comité des partenaires du Réseau (1ère partie)

 

 

 

         

 

 

 

Dans cette édition de Dialogue, Rob présente la stratégie Enfants en santé Manitoba et sa perspective quant aux politiques gouvernementales en matière d'apprentissage du langage et de l'alphabétisation des enfants.

Dans la deuxième partie, que nous présenterons dans le prochain numéro de Dialogue, Rob nous fera part de ses impressions concernant le rôle central que tiennent les partenaires du Réseau dans la réussite de l'apprentissage du langage et de l'alphabétisation des enfants.

Rob Santos a été conseiller principal en matière de politiques auprès du Bureau d'Enfants en santé Manitoba (BESM). Le BESM, c'est le personnel du Comité du Cabinet sur les Enfants en santé du Manitoba. Rob est membre du Comité des partenaires du Réseau.

"Comment communiquer efficacement avec le public, si cette population n'a pas pu acquérir un niveau suffisant de langage et d'alphabétisation?"

Q: En quoi consiste l'organisme Enfants en santé Manitoba et quelle a été l'origine de la stratégie ?

R: La stratégie Enfants en santé Manitoba constitue une approche unique au service des meilleurs intérêts des enfants. Il s'agit de la stratégie de prévention à long terme, interministérielle, du gouvernement du Manitoba visant à prioriser les enfants et la famille. Enfants en santé a été créé par le premier ministre à titre de comité du Cabinet provincial du Manitoba en mars 2000, et constitue un des trois seuls comités permanents du Cabinet (le Conseil du Trésor, le Comité du Développement économique et communautaire et Enfants en santé). Voilà un message très clair du plus haut niveau de gouvernement à l'effet que les enfants représentent la plus grande priorité pour l'investissement, pour le travail auprès du public, auprès des Manitobains, et pour le Canada. La stratégie Enfants en santé Manitoba est issue d'une incroyable convergence de la recherche, de la volonté politique, de l'innovation en matière de politiques gouvernementales, du développement communautaire et de la vision commune du public de notre province au cours de la dernière décennie. En 2000, au moment où émergeaient le Plan d'action national pour les enfants et l'Accord fédéral, provincial et territorial sur le développement de la petite enfance, il est devenu évident qu'on avait besoin d'un modèle capable d'influencer les autres communautés et juridictions en élaborant des politiques et des programmes destinés aux enfants et en collaborant différemment à de nouvelles approches.

Q: Pourquoi le gouvernement a-t-il accordé une si grande priorité à l'apprentissage du langage et à l'alphabétisation des enfants?

R: Depuis l'an 2000, le Canada a connu quelques années difficiles, marquées par des crises comme la maladie de la vache folle et le syndrome respiratoire aigu sévère, sans parler des préoccupations croissantes en matière de sécurité nationale. Le fait qu'on ait maintenu les enfants comme la priorité suprême au Manitoba, et à travers le Canada, a contribué, je crois, à sauvegarder un certain optimisme dans le public, en ce sens que les gouvernements ont adopté des points de vue à plus long terme en matière d'élaboration de politiques.

Les gouvernements ont beaucoup de difficulté à considérer l'avenir au-delà d'un horizon de trois ou quatre ans; mais, lorsqu'il est question des enfants, inévitablement, le programme prend des dimensions de plus longue portée. Alors, les genres d'investissements que vous avez remarqués de la part du gouvernement d'abord, puis de façon plus générale, dans les domaines de la recherche, de la formation, de l'échange de connaissances, et le genre de mandats qui relèvent au Réseau canadien de recherche sur le langage et l'alphabétisation, tout cela, à mon avis, est très prometteur. Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir, chacun dans son rôle, pour encourager ce mouvement parce que je crois que ces structures sont essentielles à notre organisation dans la province et dans le pays, et à la vie contemporaine du 21e siècle.

Si on se fie aux recherches les plus récentes, il est évident que le domaine du langage et de l'alphabétisation recoupe vraiment tous les objectifs du Plan d'action national pour les enfants. Ainsi, en plus de la réussite de l'apprentissage des enfants, il est aussi question de leur santé physique et émotionnelle, de leur sécurité et de leur protection, et de leur responsabilité et de leur engagement à l'égard de la société. Et pour aller plus à fond, seulement en matière d'engagement social, étant donné le niveau général d'alphabétisation au Canada, on peut commencer à se poser des questions sur la capacité des citoyens et des futurs citoyens (nos enfants) à assumer, dans un pays comme le Canada, les enjeux d'une démocratie. Comment arriverez-vous à communiquer efficacement avec le public, si cette population n'a pas pu acquérir un niveau suffisant de langage et d'alphabétisation? Je crois sincèrement qu'il y a des d'importants gestes à poser en première ligne pour les communautés qui uvrent à instaurer de bons services destinés aux enfants. Au plus haut niveau de gouvernement, là où les préoccupations sont généralement axées sur le développement économique et social, il est évident que l'avenir de notre province, de notre pays, la qualité de la population et sa capacité de s'adapter, que tout cela est tributaire du domaine crucial du développement précoce de l'enfant.

Q: Avant de vous associer à Enfants en santé Manitoba, est-ce que l'apprentissage du langage, l'alphabétisation et le développement de la petite enfance vous intéressaient-ils?

R: Bien sûr! En fait, j'ai commencé à travailler dans ce bureau du gouvernement en tant qu'étudiant. J'ai cultivé un intérêt personnel pour le développement humain, qu'il s'agisse de la prévention, de l'intervention précoce, ou encore de la santé mentale. Je possède une formation en psychologie clinique et en psychologie communautaire; alors l'intérêt y était bien avant l'emploi. Mon intérêt personnel vient du fait que j'aime vraiment ce que je fais, dans ma profession, dans mes études et, maintenant, au sein du gouvernement.

Q: À quel moment avez-vous entendu parler du Réseau canadien de recherche sur le langage et l'alphabétisation pour la première fois?

R: Le gouvernement du Manitoba participait au concours 2001 du Programme des réseaux de centres d'excellence (RCE); nous surveillions donc fébrilement, à titre de bureau, les résultats du concours. On pouvait remarquer qu'Industrie Canada et les trois Conseils subventionnaires (les Instituts de recherche en santé du Canada, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie et le Conseil de recherches en sciences humaines) avaient identifié le programme Développement du jeune enfant comme une priorité en termes d'investissement. J'imagine que cela vient de cette reconnaissance croissante du fait que l'innovation industrielle et les perspectives économiques au Canada dépendent grandement de ce qui advient dans la petite enfance, et particulièrement en ce qui concerne le langage et l'alphabétisation. Nous nous sommes réjouis de voir le Réseau canadien de recherche sur le langage et l'alphabétisation émerger du processus des RCE. De notre point de vue, le Réseau devrait devenir un centre d'excellence scientifique institutionnalisé en matière d'apprentissage du langage, de la lecture et de l'écriture au cours de la petite enfance. Ainsi, dans un pays comme le Canada, il semble que ce soit un bon domaine d'investissement. Et ce l'a été, à tous les niveaux de gouvernement, mais la nécessité que ce processus soit appuyé par la recherche de la plus haute qualité dans le domaine n'a été reconnue que récemment, et le Réseau canadien de recherche sur le langage et l'alphabétisation en est un bon exemple.

Q: Y a-t-il d'autres provinces qui disposent des mêmes politiques à l'égard du langage et de l'alphabétisation de la petite enfance?

R: Le Manitoba s'est doté d'une structure plutôt unique. Au cours de la dernière décennie, chacune des provinces a connu sa propre histoire dans sa quête d'harmoniser l'action du gouvernement et de la communauté envers les enfants. Le Manitoba, à ce que je sache, est le seul gouvernement au pays qui dispose d'un comité permanent du Cabinet conçu pour veiller au mieux-être des enfants. Je pense que ce qui lui permet de fonctionner, c'est son partenariat avec les organismes communautaires axés sur l'enfant. Le gouvernement du Manitoba s'est engagé à l'égard du processus fondamental de développement communautaire, en reconnaissant que, puisque toutes les communautés sont différentes, les politiques doivent répondre aux besoins des différentes populations.

Q: Il s'agit d'un exercice à long terme. Comment pouvez-vous évaluer le processus en ce qui concerne ses bases de référence, ses résultats et ses échéanciers?

R: L'évaluation, c'est le cœur du programme. Il y a un réel engagement en ce sens; une recherche, une évaluation et une responsabilisation à long terme, et un programme de reddition de comptes publics qui est foncièrement longitudinal. En fin de compte, il s'agissait du contenu de la vision à l'égard des enfants du Manitoba, et celui de la vision d'Enfants en santé était très simple : obtenir les meilleurs résultats possibles pour tous les enfants du Manitoba. Le Manitoba tient à ce que tous les enfants soient en santé physiquement et émotionnellement, qu'ils soient en sécurité et protégés, qu'ils réussissent leur apprentissage, qu'ils soient responsables et engagés socialement, qu'ils réalisent toutes leurs possibilités. Le gouvernement a compris que ce qui est nécessaire, c'est de créer un cadre axé sur l'enfant, à l'intérieur duquel on peut élaborer les structures de gestion, d'évaluation, de collecte de données et de responsabilisation générale à travers la province.

À l'époque, le Manitoba a bénéficié énormément de grands travaux importants effectués par le gouvernement du Canada, dont l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ). L'enquête est vite devenue un véritable point de repère pour les gouvernements engagés dans le développement à long terme des enfants. Elle rend disponibles des données nationales et provinciales nous permettant d'identifier les véritables enjeux, par exemple, les taux de variation du développement des enfants, et les inégalités de leurs résultats, comme la distribution géographique des enfants dans le besoin de services efficaces. Elle démontre que ces enfants ne vivent pas seulement dans les milieux défavorisés, mais dans toutes les couches de revenus de la société, et la majorité appartient à la classe moyenne. Tout cela a vraiment contribué à l'élaboration de notre programme, et nous reconnaissons devoir une fière chandelle à l'ELNEJ et à ce qui en est découlé, comme le mémoire Comprendre la petite enfance. Étant donné les limites des ressources dont dispose tout gouvernement, il est important de nous assurer que les investissements soient orientés vers les meilleurs domaines.

À partir de là, nous avons commencé à édifier lentement de nouvelles composantes sur les plans provincial et communautaire. En septembre 2001, Le Comité du Cabinet Enfants en santé a approuvé la mise en œuvre, par étapes et à l'échelle de la province, de l'Instrument de développement des jeunes enfants (IDJE). Pratiquement toutes les provinces disposent d'une quantité de données fiables en ce qui concerne la naissance des enfants, leur poids à la naissance et la mortalité infantile, enfin tout ce qui concerne la période prénatale et post-natale. Puis nos données sont en quelque sorte silencieuses jusqu'à ce que l'enfant arrive en troisième année, au moment où il est généralement soumis à certaines formes de tests standardisés. La recherche démontre que la transition entre la phase de la petite enfance et l'entrée à l'école est une bonne occasion pour intervenir. Il devint donc évident que nous devions combler ce manque d'information entre la naissance et l'entrée à l'école. L'IDJE, élaboré par Dan Offord, Ph.D., et Magdalena Janus, Ph.D., de l'Université McMaster, évalue le développement de l'enfant au moment critique de transition entre le préscolaire et l'entrée à l'école à l'échelle de l'ensemble de la population des enfants. Le gouvernement a commencé à collaborer avec les communautés afin de trouver une approche qui leur conviendrait pour mettre en œuvre ce processus d'évaluation. Nous avons finalement convenu d'adopter une approche par étapes et volontaire, étant donné que les divisions scolaires, qui seraient chargées de la collecte des données de l'IDJE, étaient également en voie de fusion pour passer de 58 à 38 divisions scolaires. Malgré cet énorme processus de réorganisation et de fusion, les deux tiers des divisions scolaires se sont portées volontaires dès la première année, ce qui tend à démontrer l'importance qu'accordent les communautés manitobaines à l'évaluation des résultats des enfants. Nous sommes confiants que l'an prochain ou l'année suivante, sur une base volontaire, nous arriverons à couvrir l'ensemble de la province. Ce qui revient à dire que chacune des communautés du Manitoba disposera de données sur les cinq types de résultats qu'évalue l'IDJE auprès des enfants en classe de maternelle, y compris le développement cognitif et langagier, et le Réseau canadien de recherche sur le langage et l'alphabétisation représente un domaine d'intérêt.

Les enfants deviennent vulnérables puis s'en sortent, et ils seront pris en charge par des programmes publics puis s'en sortiront, toute leur viecela nous amène à penser de façon davantage horizontale et longitudinale aux éventuelles répercussions du point de vue des résultats. Pour le gouvernement, le défi consiste à trouver un équilibre entre (a) investir dans de nouveaux programmes dont le public est en mesure d'apprécier les résultats immédiats et (b) ce qu'un public de plus en plus grand commence à comprendre ce dont nous avons besoin également, soit un système parallèle de suivi, de recherche et de collecte de données qui nous aide à tirer le plus grand parti possible des investissements dans les programmes.

Q: C'est formidable d'implanter un nouveau programme, mais c'est aussi formidable de constater qu'un programme existant fonctionne bien. Comment arrivez-vous à trouver cet équilibre?

R: Nous sommes préoccupés par le fait que le public pourrait considérer les investissements dans la recherche et l'évaluation comme moins importants que les investissements dans les programmes. Mais lorsqu'on parle avec le public, il y a aussi une hypothèse que le gouvernement n'investit que dans les programmes qui fonctionnent bien. Toutefois, lorsqu'on demande à la plupart des gouvernements sur quelles bases ils ont consenti ces investissements, la plupart d'entre eux répondront que certains investissements, mais pas tous, ont été basés sur la meilleure recherche disponible dans ces domaines. Il y a environ dix ans, cela aurait été probablement moins fréquent, et je pense qu'on porte actuellement beaucoup plus d'attention aux raisons profondes qu'on a pour investir nos ressources limitées dans un domaine, particulièrement en ce qui concerne les enfants. Même là, le défi du point de vue scientifique est que, même s'il existe déjà une foule d'excellents programmes modèles, les vrais défis comprennent les décisions quant à l'augmentation, la répétition ou la diffusion des programmes, en plus de trouver un certain équilibre entre conserver l'intégrité du modèle original des programmes dont les résultats ont été probants, et de s'assurer qu'ils sont bien adaptés aux nouvelles populations ciblées. Voilà la nouvelle question à répondre en matière d'orientation des activités de recherche : comment mettre en uvre des programmes adaptés aux différentes communautés; comment s'assurer qu'ils sont bien intégrés dans les structures actuelles et les programmes existants; et comment s'assurer qu'ils sont soutenus et ensuite institutionnalisés, s'il donnent en fait de bons résultats. Cela est en soi une initiative à long terme. Ce processus ouvre la porte à des occasions intéressantes de partenariat à tous ceux qui sont intéressés par ces domaines, qu'il s'agisse des chercheurs, des organismes communautaires, des gouvernements, du secteur privé, et ainsi de suite.