NUMÉRO 6   Novembre 2003  
 
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En primeur Tête-à-tête avec le dernier membre du Conseil d'administration du Réseau

 

Une session de questions et réponses approfondies nous permet de prendre connaissance de Peter Calamai, journaliste scientifique national du Toronto Star, qui vient tout juste de se joindre à notre Conseil d'administration.

 

 

 

         

 

 

 

“'est comme si le boyau était bloqué on remplit et on remplit, mais il n'y a presque rien qui en sort, en terme de résultats.”

Peter Calamai

Q: Qu'est-ce que vos antécédents peuvent offrir à notre organisation?

A: La première raison pour laquelle on invite une personne à siéger à un Conseil d'administration, c'est leur expérience de vie; la deuxième, leur perspective; la troisième, la façon avec laquelle ils interagiront avec les autres membres du Conseil. En ce qui me concerne, l'expérience pertinente à ce Conseil d'administration comprend le travail fait alors que j'étais responsable du premier sondage effectué au sujet de l'alphabétisation des adultes au Canada, le sondage Southam fait en 1987, que j'ai dirigé et sur lequel j'ai écrit une série d'articles pour les journaux Southam. Ces articles furent par la suite republiés en livre intitulé « Broken Words ». Depuis lors, j'ai poursuivi mon travail dans le domaine de l'alphabétisation des adultes; cela constitue donc sans doute l'élément le plus pertinent de mon expérience de vie.

En raison de mon expérience professionnelle comme journaliste, depuis le milieu des années 1960, j'ai acquis une connaissance superficielle de la majorité des sujets qui existent, ayant déjà écrit sur à peu près tous les sujets possibles durant ces années. Lorsqu'un sujet est discuté au Conseil, je suis généralement capable d'ajouter de l'information. Il y a peu de sujets auxquels un journaliste n'est pas exposé; de plus parce que je travaille dans un bureau parlementaire, à Ottawa, je me trouve probablement plus près de tout ce qui touche les politiques publiques fédérales que la plupart des autres membres du Conseil. Je dois cependant dire que je ne peut participer à l'élaboration énoncés de politiques puisque cela entrerait en conflit avec mon rôle de journaliste. Je comprends bien comment les politiques sont créées, ce qui se passe dans les faits, et comment les changements de politiques surviennent comparativement à ce que les partis politiques enseignent.

Pour ce qui est de la troisième raison, le genre d'interaction que j'entretiens avec les autres membres du Conseil est dictée par le fait que je suis journaliste et par ce qu'on peut appeler la génétique de l'environnement. J'ai tendance à être impatient. J'ai un champ d'attention relativement court, un seuil de tolérance à l'ennui très bas, et je préfère faire bouger les choses plutôt que d'en discuter sans fin. J'ai passé la majeure partie de ma vie professionnelle à éviter les réunions, à ne pas écrire de notes de service et à ne lire que les sommaires des rapports, lorsque c'était possible. Dans un des Conseils dont je fais partie, ABC Canada, j'ai tendance à être la personne qui dit « Si on arrêtait de tourner autour du pot », ou qui dirais « tout ceci n'est que du jargon et je ne le comprends pas, quelqu'un voudrait-il m'expliquer en mots de deux syllabes. » Ceci n'est pas toujours apprécié, mais c'est ce que je fais et c'est parfois utile; j'essaie de ne pas trop perturber la conversation, mais vous savez, ça fait partie de ce que, un petit peu de volatilité dirait-on.

Q: Quelle est la meilleure façon de disséminer la recherche scientifique sur le langage et l'alphabétisation des enfants?

A: Premièrement choisissez votre auditoire. À qui voulez-vous distribuer votre recherche? C'est l'étape la plus importante, parce que vous devez adapter votre recherche à l'auditoire souhaitée. C'est un peu comme en chimie, vous devez avoir un récepteur de la bonne forme en place pour pouvoir y coller une molécule qui doit s'y installer. Plusieurs des problèmes qui nous font face dans la communication de l'information scientifique sont causés par le fait que les gens utilisent la méthode « d'une taille unique », et ce n'est définitivement pas le cas. Si vous essayez de communiquer avec des décideurs, pour prendre un groupe identifiable, vous formerez votre message d'une façon. Si vous voulez communiquer avec un public profane mais éduqué, vous utiliserez une autre approche.

Dans la société d'aujourd'hui, et ceci vient de quelqu'un qui écrit au quotidien avec la plus grande circulation au Canada, les gens reçoivent trop d'information de trop de sources différentes. Ils ont établi des filtres qui servent pour une grande quantité d'informations n'atteignant pas rapidement leurs seuils personnels de pertinence. Une grande partie de l'information scientifique que les groupes essaient de disséminer au public n'atteint pas ces seuils pour diverses raisons. Alors, il faut définir l'auditoire, bien la connaître et mettre l'accent sur ce qui est pertinent.

Q: Vous voulez dire que vous ne recommandez pas de simplement publier la recherche en espérant qu'elle sera utilisée?

A: L'échec est presque garanti.

Q: Avez-vous un exemple de communication scientifique bien faite?

A: Pour une étude de cas réunissant les enfants et l'apprentissage, examinez comment Fraser Mustard a établi le programme pour le développement de l'enfant à la petite enfance. Ou trouvez un étudiant de maîtrise à l'université, qui veut faire une étude de cas en stratégie de communication, et regardez comment celle-ci est faite. Lorsque je me suis absenté des journaux pour deux ans, je pouvais faire certaines choses que je n'aurai pu faire autrement; l'une de celles-ci a été de participé à un conseil consultatif gouvernemental. J'ai uvré au sein du Conseil consultatif des sciences et de la technologie du ministère de l'Environnement. Nous avons demandé à un étudiant de maîtrise de l'université Carleton, d'examiner comment Environnement Canada et d'autres groupes communiquaient la science soutenant le sujet des pluies acides, afin d'obtenir les changements requis aux lois et aux pratiques et, plus important encore, aux comportements de la population. (En fin de compte, ce que l'on veut, c'est justement de changer les croyances populaires et de modifier les comportements.) Il ne sert à rien de prêcher aux gens d'exposer les jeunes au langage, à la lecture et à l'écriture en bas âge, à moins que vous ne puissiez changer le comportement des parents afin qu'ils changent eux aussi. Il est inutile de faire en sorte que les parents ne perçoivent l'information que comme un élément de théorie. Vous devez changer le comportement.

Q: Dans le contexte canadien, où pensez-vous que les questions de langage et d'alphabétisation se trouvent sur l'écran radar des questions importantes?

A: Elles se trouvent probablement dans le groupe des éléments « qui vont de soi ». Tout le monde pense que c'est une idée géniale, mais elle n'est pas très bien actualisée.

Je n'ai pas vu de recherche sur le sujet. Je soupçonne que c'est beaucoup plus concret au niveau communautaire. Il se passe beaucoup de choses, généralement mal financées et mal soutenues, au niveau communautaire, mais les réseaux ne sont pas encore assez bien établis aux niveaux régional, provincial et national, ce qui permettrait d'obtenir le rendement optimal. Trop souvent, des gens de bonne volonté lancent des projets, répètent les erreurs que d'autres ont faites ailleurs, parce qu'ils n'ont pas d'autres informations. En définitive, le succès des projets dépend probablement beaucoup de l'énergie et de la personnalité des gens impliqués dans ces programmes; s'ils se fatiguent ou laissent tomber, il n'y a pas assez de robustesse institutionnelle pour continuer.

À mon avis, c'est un grave problème qui affecte le domaine. Il faut encadrer et orienter toute l'énergie qui est consacrée à l'apprentissage du langage, de la lecture et de l'écriture et le Réseau a un rôle important à jouer dans cette démarche.

Q: Comment notre Réseau peut-il travailler à fermer l'écart entre la recherche, les changements de politique et faire de l'alphabétisation une question qui sort de ce « qui va de soi »?

A: Je pense que le Réseau a beaucoup à offrir du côté des sciences sociales, en particulier en ce qui concerne la modification des comportements et des attitudes. En fait, cela pourrait même être une question de marketing.

De bien des façons, il y a une surabondance de recherche montrant l'importance de l'alphabétisation et de l'apprentissage en bas âge chez l'enfant. Vous pouvez empiler les rapports jusqu'à ce qu'ils vous écrasent. Je ne pense pas qu'il est nécessaire d'amasser encor plus de données pour démontrer l'importance de cette question. Il y a évidemment des recherches au sujet des méthodes, des techniques, des livraisons et de la compréhension qui méritent d'être faites. Des quantités énormes de travail sont faites partout dans le monde sur la dyslexie, la recherche de gènes de la dyslexie et plus encore. Tout cela est bien et bon, et devrait continuer et être encouragé. Mais en définitive, c'est comme si le boyau était bloqué on remplit et on remplit, mais il n'y a presque rien qui en sort, en terme de résultats.

Ce dont je veux m'assurer (j'assisterai à ma première réunion du Conseil en novembre), c'est que nous faisons tout ce que notre mandat exige, et que nos ressources nous permettent, pour encourager la recherche afin de trouver une solution pour éliminer cette boucle, ce repli dans le boyau, et comment nous effectuons la recherche pour livrer l'information qui aidera à changer les attitudes de tout le monde, des gens de la communauté locale jusqu'au député au Parlement.

Q: Avez-vous d'autres commentaires en terminant?

A: J'ai toujours eu tendance à essayer de promouvoir l'alphabétisation à tous les niveaux d'âge comme étant avant tout une question de développement humain. C'est un peu flou, et je serai le premier à l'admettre. Mais si vous retournez à Rousseau et même plus loin en philosophie, les êtres humains ont cet inaliénable droit de pouvoir participer à la société au meilleur de leurs capacités. Personne, ou très peu de gens, ne refuserait à un enfant né avec le syndrome de Down de recevoir les meilleurs soins et toute l'aide possible, de sorte qu'il puisse accomplir tout ce qu'il peu avec ce que ses capacités lui permettent.

Si vous avez des gens qui ont des problèmes d'apprentissage de quelque sorte, avec le langage ou l'alphabétisation, c'est leur droit inaliénable d'être humain de recevoir de l'aide. Vous pourriez aussi faire valoir que « c'est une nécessité médicale, une nécessité économique », mais à la fin c'est la citoyenneté. Tant que nous serons engagés à permettre à tous dans ce pays de s'exprimer sur la façon dont le pays est dirigé, en leur donnant un vote, et de leur permettre de choisir notre chef, nous devrions être également engagés à donner autant d'accès à cette possibilité qu'il nous est possible. Nous ne pouvons garantir les résultats, mais nous pouvons certainement garantir l'égalité à l'accès. Ceux qui ont des problèmes de langue ou d'alphabétisation, pour quelque raison que ce soit, physique, émotionnelle ou je ne sais trop, ont aussi un droit. C'est un droit. C'est tout ce que c'est à mon avis, un droit inaliénable.